On tombe dans le lieu commun en constatant l’influence du film américain sur nos mœurs françaises modernes.

Avant la guerre, nous admirions l’esprit et l’activité juvénile des Yankees et nous ne protestions pas quand les Bourget et les Paul Adam nous affirmaient que les habitants de l’antique Europe faisaient, au voyageur revenu des Etats-Unis, l’effet de petits vieillards édentés, rabâcheurs et impuissants. Cependant, nous ne songions guère à prendre l’Amérique pour modèle, n’ayant sur elle que des renseignements incomplets et redoutant, en outre, sa rudesse de pays neuf. Quarante ans de démagogie n’avaient pu nous retirer cette urbanité, ce tact, ce goût que le monde entier nous enviait. Notre sang pur, nos finances prospères nous permettaient de ne subir aucune influence extérieure. Vint la catastrophe et nous dûmes nous courber sous la loi du vainqueur, oui, du seul vainqueur de cette conflagration universelle, Le Dollar, le dollar cent fois plus oppressif que ne l’avait été Bismarck autrefois, car s’il ne mutila point notre territoire, il sophistiqua notre génie national. Maîtres de nos écrans, les Américains nous envahirent et s’installèrent chez nous en effigie. Nous connûmes les moindres détails de leur vie quotidienne, leurs goûts, leurs pensées, leurs aspirations et tout naturellement, une contagion eut lieu, facilitée par la présence des nombreux éléments étrangers que notre peuple exsangue avait été obligé de s’assimiler.

Aux dires des ethnographes, le colonisé n’adopte jamais les vertus du colonisateur, mais ses imperfections et ses vices. On chercherait donc vainement les avantages que nous aurait procurés l’infiltration américaine; par contre, sans être un esprit rétrograde ni chagrin, le Français de vieille souche se désole de voir s’altérer, un à un, les traits les plus harmonieux de notre physionomie. Qu’est devenue, par exemple, notre jeune fille, tant de fois calomniée, non seulement par des étrangers que l’on pouvait excuser de la mal connaître, mais aussi par de misérables romanciers mercantiles? Notre jeune fille accorte, enjouée, fine, un peu railleuse et cependant pudique… pudique, le plus clair de son charme résidait en cela. Sa vertu, affectée ou réelle donnait un prix élevé à ses moindres sourires, à ses plus innocentes faveurs et son amoureux était exquisement troublé en imaginant mille trésors jalousement défendus. Qu’êtes-vous devenues, ingénues des comédies de Molière et des proverbes de Musset, Henriette, Ninon, Ninette, Cécile et même Mimi Pinson qui ne savait pas être cyniques, sources dont le murmure, sous la mousse, faisait désirer la fraîcheur?

Vous avez été remplacées par des jeunes filles élevées, comme on disait jadis « À l’ Américaine », par les héroïnes des films d’Hollywood, indépendantes, audacieuses, sportives, affranchies de toutes les grâces fragiles de leur sexe, capables d’évoluer dans le monde sans chaperon et de régler personnellement toutes leurs affaires, y compris leurs affaires de cœur.

En ce qui concerne ces dernières, le cinématographe américain nous a rendus sceptiques sur leur innocence. Nous savons très exactement, à présent, comment se pratique le « flirt » de l’autre côté de l’Atlantique et qu’il ne consiste pas à effeuiller des marguerites. Nous avons trop vu de fiancés en maillots de bain, s’étreindre en plan rapproché au bord des flots du Pacifique, trop de robustes garçons glabres ventouser de fines bouches ouvertes comme des fleurs dans les jardins-terrasses qui couronnent les «gratte-ciel », pour croire que les charmantes misses ne font jamais aucun faux-pas sur le libre chemin où leurs parents les laissent s’ébattre. Ce serait, au reste, leur dénier tout tempérament ainsi qu’à leurs partenaires.

Nous ne cherchons pas ici à moraliser, croyez-le bien et si l’on veut comprendre le sens réel de ces propos, peut-être les trouvera-t-on un tantinet pervers car ils sont un plaidoyer en faveur de l’amour complexe et raffiné, en faveur de la nuance, du demi-jour dont nos filles savaient jouer avec autant d’habileté que de l’éventail. Est-ce à dire que nous ayons l’espoir de les voir régler leur conduite sur les principes de Fénelon ou de Mme de Genlis? Non, pas plus que porter des crinolines et des manches à gigot. Les courants ne se remontent pas, il faut vivre avec son époque. Henriette, Cécile et Ninon sont mortes. Certains de nos romanciers avaient commencé de les intoxiquer, les «stars » californiennes leur ont donné le coup de grâce, mais il n’est pas interdit d’évoquer leurs ombres charmantes….

Jacques Roulet.

Paris, 6 Septembre 1929