Si jamais effort cinématographique aura mérité toute l’attention des pays latins c’est bien celui que vient de tenter sous les auspices de l’Aurea-Film et de la section commerciale de la Cinématographie Française la grande artiste mondiale Mme Gemma Bellincioni.

Nous rappellerons plus loin — et pour mémoire — la glorieuse carrière de celle qui, avant de se consacrer à l’art muet, promena de par le monde la voix la plus pure et la plus émouvante qui ait été donné d’entendre depuis Patti. Ce qui nous intéresse plus particulièrement ici c’est l’audacieuse initiative que vient de prendre dans le champ cinématographique cette femme, dont l’énergie est légendaire et dont l’intelligence mise à l’épreuve dans toutes les branches de l’Art c’est toujours si superbement affirmée.

Après avoir été l’interprète idéale et inoubliable de Verdi et de Massenet, de Gounod et de Saint Saëns, de Puccini et de Boito, la grande dispensatrice de l’harmonie latine a pensé qu’elle pouvait apporter à l’art des images cette même unité, cette même étroite collaboration par où s’est imposée, depuis des siècles, cette puissante dominatrice que l’on appelle la culture latine.

Du moment que le cinéma, s’élevant au dessus du niveau de divertissement de foire, aspirait à devenir une forme nouvelle de la pensée il était indispensable qu’il subit une classification et, si j’ose ainsi m’exprimer, une sorte de personnification. Déjà, par la force même des choses et suivant l’inéluctable loi naturelle qui assigne à chaque race ses limites et ses distinctives, le film avait pris ces dernières années, son caractère bien précis et ses tendances nettement marquées. Pour méritoires qu’aient pu être les efforts
des Américains dans le but de confectionner des bandes s’adaptant exactement à nos goûts et à nos mœurs, leurs films n’en sont pas moins toujours demeurés des films nettement américains et le moins expert des spectateurs ne saurait s’y tromper à aucun moment. Les Allemands ont, eux aussi, conçu ce projet de contrefaçon latine et ont poussé l’ingéniosité jusqu’à exploiter notre littérature en truquant les moindres détails. Madame Dubarry est l’exemple type de cette sorte de supercherie cinégraphique, mais le film de l’U. F. A. dont les mérites sont certains, n’a pu cependant illusionner personne. Sous la perruque poudrée la coupe du visage des acteurs n’en était pas moins restée la même et le jabot de dentelle n’a pas suffi à cacher la forte musculature du prussien taillé dans le bloc et non encore dépoli et affiné par ce tour magique et séculaire qu’est la civilisation latine.

En revanche à quelle faciles confusions peuvent se prêter le film italien et le film français! Mme Tallien du maître Guazzoni en fut une preuve tangible et plus récemment la Jeanne d’Anjou, Reine de Naples de Mme Gemma Bellincioni, démontra cette parenté au point qu’il est difficile à l’œil le plus exercé de dire si le film a été tout entier tourné en France ou en Italie. Et c’est précisément après cette expérience que Mme Gemma Bellincioni décida de resserrer les liens davantage et eût l’heureuse idée d’amalgamer la production italienne et la production française en les mélangeant l’une à l’autre, si l’on peut dire, et en fusionnant les éléments artistiques de chacun des films produits sous sa haute direction.

L’entreprise était délicate et d’autres des plus notoires y avaient échoué. Mais « ce que femme veut Dieu le veut » et il semble que le proverbe n’ait pas été démenti puisqu’aussi bien Mme Gemma Bellincioni a réussi. Qui, mieux qu’elle pouvait d’ailleurs résoudre l’ardu problème? Par sa brillante carrière d’artiste lyrique n’était-elle pas le point de liaison par excellence. Ne fut-elle pas applaudie sur la scêne de l’Opéra et de l’Opéra Comique tout autant qu’au Costanzi ou la Scala? N’est-ce-pas elle qu’au lendemain de la création de l’une de ses œuvres capitales Massenet embrassa en s’écriant : « Vous êtes ma seule interprète! J’ai pleuré en vous entendant! »? Son nom enfin n’a-t-il pas frappé l’imagination des deux pays au point qu’il se trouve encore bien des gens doutant de son origine précise et qu’on étonnerait quelque peu les braves parisiens qui l’applaudirent, chantant en français rue Favard, si on venait leur révéler qu’elle est pure italienne?

Du côté français Mme Gemma Bellincioni trouva rapidement en mon ami Louchet et en moi-même l’accueil le plus chaleureux. Nous étions trop partisans à la Cinématographie Française de la stricte union latine pour avoir une seule minute d’hésitation. Je dois ajouter que nous avions aussi une trop claire idée de toute la valeur artistique de Mme Bellincioni pour ne pas nous sentir honorés des avances qu’elle consentait à nous faire.

Du côté italien la réussite était plus facile encore. Mme Gemma Bellincioni n’avait que l’embarras du choix et celui-ci se porta tout spontanément sur les trois directeurs du Monopole Aurea – Film MM. Cohen, Fiorentini et Silvestri que l’on connût toujours prêts à encourager les initiatives hardies et dont la sûreté du goût et du jugement s’est affirmée par les grands lancements qu’ils firent des derniers chefs d’œuvre de la cinématographie italienne : Jérusalem Délivrée; Le Sac de Rome; Maman Poupée, et enfin la toute récente Jeanne d’Anjou, Reine de Naples, à laquelle le peuple de Rome a fait l’accueil enthousiaste que l’on sait et que la Cinématographie Française présentera bientôt à Paris.

Ces robustes parrainages une fois établis, il s’agissait de bâtir le programme et de recruter un personnel artistique italo-français susceptible de réaliser le gran rêve du film latin. Ici aussi, la mission était épineuse, Mme Bellincioni me pardonnera de pousser l’indiscrétion jusqu’au point de dire qu’il est étonnant qu’elle ait pu aboutir si promptement.

Une première étoile s’offrait tout naturellement à elle en la personne de Mme Bianca Stagno Bellincioni, sa fille, comme elle cantatrice aimée et choyée, comme elle artiste muette admirée.

Mme Bianca Stagno Bellincioni était liée à l’Union Cinematografica Italiana qui est, comme l’on sait, la plus puissante organisation cinématographique d’Italie et qui nécessairement tenait d’autant plus à son artiste que les succès remportés par elle dans des films heureux comme La Fille des Pharaons; Adrienne Lecouvreur; Les deux Petits Sabots; Pierre et Thérèse; Le Gouffre fascinateur étaient d’excellent rendement et de bon augure. La diplomatie de Mme Gemma Bellincioni doublée de l’irrésistible sympathie qu’elle sait inspirer eurent raison cependant, après deux mois de pourparlers, de l’opiniâtre résistance de l’inflexible manager qu’est M. l’avocat Barattolo. La victoire était importante et tous les dévôts d’art cinégraphique ne sauraient y contredire puisqu’ils savent à quel degré de perfection émotive Mme Bianca Stagno Bellincioni a élevé la cinématographie.

Fille du puissant ténor Stagno et de la mémorable cantatrice Gemma Bellincioni, Mme Bianca Stagno Bellincioni n’est pas venue à l’art mais est née de l’art lui-même comme Minerve naquît des Dieux. Rarement artiste eut une pareille lignée et rarement aussi fruit d’aussi idéales amours réalisa aussi pleinement le rêve de deux âmes harmonieuses qui tinrent les foules sous l’enchantement de leurs voix et la maîtrise de leurs gestes. De sa mère Mme Bianca Stagno Bellincioni reçut cette grâce mignarde et cette souplesse de mouvements qui font d’elles en même temps qu’une femme supérieurement élégante, une artiste de race. La noblesse des attitudes, la puissance du jeu, la mobilité des expressions et la force dramatique furent l’héritage du père. Tous deux la dotérent au surplus du métal limpide et du son argentin de cette voix qui seule réussit à consoler de la grande voix volontairement trop tôt éteinte de Gemma Bellincioni.

Il appartient à d’autres de dire toute la perfection artistique de Mme Bianca Stagno Bellincioni sur nos principales scènes lyriques d’Europe. Je sais qu’au cours d’une tournée qu’elle vient d’exécuter en Espagne l’enthousiasme alla jusqu’au délire et qu’on dût la protéger aux sorties du théâtre à Barcelone contre une foule qui avait la prétention de la porter en triomphe comme les reines antiques et qui se disputait ses moindres autographes et les bouts de rubans de ses robes de scène. A Rome, elle créa, il y a deux semaines, ce Marouf de Rabaud dont on peut dire qu’elle fut plus que l’interprète applaudie mais bien le défenseur inespéré. L’œuvre symphonique de notre savant directeur du Conservatoire n’eût pas l’heur de plaire, en effet, au public difficile du Costanzi. I fût même une minute où l’on pût craindre que l’une de ces orageuses tempêtes dont les théâtres lyriques d’Italie sont quelquefois les témoins ne se déchaînât brusquement. L’entrée sur le plateau de Mme Bianca Stagno Bellincioni suffit à éclaircir le ciel et les doigts déjà près des lèvres pour siffler se rejoignirent pour applaudir.

C’est que Mme Bianca Stagno Bellincioni est par-dessus tout une sympathique. La luminosité de son regard, l’attirance de son sourire et la prestigieuse délicatesse de ses mouvements l’imposent au spectateur qui oublie l’ambiance et ne voit qu’elle. On imagine dès lors, sans peine, toute la valeur qu’acquièrent à l’écran ces qualités indispensables à toute artiste muette. Qu’on ajoute à cela la facilité du jeu scénique de cette enfant de la balle et l’on comprendra ce que l’art cinégraphique gagne à compter dans ses rangs une artiste de ce calibre.

Il serait oiseux de revenir sur les interprétations réalisées par Mme Bianca Stagno Bellincioni à l’Union Cinematografica Italiana, Les éloges qu’elle a su s’attirer sont inscrits à chaque page des revues professionnelles et, hier encore, la plupart de nos confrères rendaient hommage à sa création dans la Fille des Pharaons que les cinémas des boulevards ont tenu plus de deux semaines à l’affiche. Dans Pierre el Thérèse qui vient d’être donné en première vision à Rome le succès obtenu n’a pas démenti les précédents. Ce qu’il nous faut noter cependant c’est que dans la série nouvelle qu’elle est appelée à réaliser elle tournera sous la direction de sa mère Mme Gemma Bellincioni et qu’il n’est pas osé de prévoir qu’elle y gagnera en intensité de jeu et en beauté de cadre. La collaboration de ces deux grandes étoiles ne peut donner que des résultats dont l’art cinégraphique aura lieu d’être fier et pour avoir suivi, presque chaque jour, l’évolution du premier sujet mis en chantier et déjà presque achevé, je pense ne pas dépasser les limites des prévisions permises en assurant que nous aurons là un grand et très beau film nouveau. Je puis en donner le titre puisqu’aussi bien l’indiscrétion en a déjà été faite. Ce film s’intitulera Tatiana, La danseuse polonaise, et il constitue l’une des pages cinégraphiques les plus émouvantes et les plus actuelles qui aient encore été écrites. Un acteur français M. Bender et un
anglais M. Eric Oulton y donnent la réplique à Mme Bianca Stagno Bellincioni et forment le trio désiré. Mais nous n’avons pas le droit d’en dire plus. On tourne et la manivelle magique n’aime pas à voir troubler son cri plaintif et hargneux!

Le projet de Mme Gemma Bellincioni l’obligeait cependant à doubler Mme Bianca Stagno Bellincioni d’une vedette française tournant à son tour, sous son impulsion, mais plus spécialement dirigée par un directeur français. Le choix de la Bellincioni-Film se porta sur Mme Liliane Meyran, que nos lecteurs connaissent bien par ses créations récentes, et que les fervents de la danse n’ont certainement pas oubliée.

Nous éprouvons ici une certaine gène à dire tout le bien que nous pensons de Mme Liliane Meyran, Elle est pour nous tous à la Cinématographie Française plus qu’une camarade, l’enfant de la maison, pouvons-nous dire, et nous savons trop ce que nous sommes en droit d’attendre d’elle pour ne pas nous féliciter de la voir élue comme notre porte-drapeau dans ce tournoi où l’esprit de noble émulation renforce la volonté de collaboration.

Blonde comme l’or lui-même et parfaite comme ce métal précieux Liliane Meyran a la grâce menue du bibelot d’étagère et la légèreté mignone de cet article délicat que l’on appelle la poupée parisienne. Wateau dut la deviner puisqu’il l’a peinte en maints et maints de ses chefs-d’œuvre et il est navrant que les plaisirs de l’escarpolette soient démodés tant il est vrai qu’on se la représente aux époques des joyeux balancements. Ceux qui sur les scènes du Châtelet et de l’Olympia la virent tourbillonner sur ses pieds imperceptibles puis s’arrêter et retourbillonner encore jusqu’à perdre haleine eurent l’impression de la vivacité sensible de ce corps où la souplesse s’allie à l’impeccable correction de la ligne. Sa captivante élégance découle de cette seule pureté des formes et instinctivement ses gestes, ses attitudes, ses mouvements revêtent ce caractère d’harmonie qui flatte l’œil et fait naître l’intérêt.

A l’écran Liliane Meyran apporte sans efforts ces dons naturels et qui déjà suffisent à la faire émerger dans un art où la ligne et le style sont des qualités de base. Elle eût pu s’en contenter, mais la mère nature, souvent marâtre, s’est complue pour elle aux gâteries sans réserve. Liliane Mevran a ajouté aux charmes de cette coupe de premier ordre celui d’une frimousse fraiche comme un fruit de printemps et illuminée par deux yeux profonds et immenses qui ont l’intelligence de la parole et la faculté rare des changements de teinte et de nuances. Ce qu’il est possible d’obtenir au cinéma avec un pareil regard, les quelques intimes qui virent son premier film Rapsodie Hongroise pourraient le dire. Il faut avoir vu cette force de diction de l’œil pour s’en rendre compte exactement et il est difficile au modeste critique de traduire avec précision l’impression ressentie.

Au surplus la mime exercée par la science de la danse trouve devant l’objectif des facilités que les meilleures artistes ne sauraient obtenir sans contrainte.

La première création confiée à Liliane Meyran à la Bellincioni-Film est celle de L’Errante, drame passionnel rapide et quasi brutal dû à la plume de notre ami et confrère Jacques Volnys.

M. Jacques Volnys est venu lui-même diriger son œuvre à la Biancagemma Bellincioni-Film et l’intention de Mme Gemma Bellincioni est de l’y retenir pour mieux assurer le série des dix films italo-français qui sont inscrits au programme de cette année.

Paris et tous les cinégraphistes français connaissent et apprécient trop M. Jacques Volnys pour que je me permette de leur rappeler ses mérites: Sa seule carrière d’artiste dramatique d’écrivain et de directeur de scène plaide éloquemment pour lui. Ses débuts au théâtre du Vaudeville aux côtés de Réjane dans Mme Sans-Gène le placérent immédiatement parmi nos grandes vedettes nationales et nos grands rôles. On l’applaudit successivement toujours avec Réjane dans Jean Gaussin de Sapho; Valréas de Froufou, etc. etc.

Du théâtre du Vaudeville il passa au Théâtre Sarah-Bernhardt où aux côtés de la grande artiste il joua Armand Duval de la Dame aux Camélias et créa l’Aiglon; Théodora; Théroigne de Méricourt etc. etc. Sept ans durant il joua avec Mme Sarah-Bernhardt tout le répertoire et n’abandonna la célèbre tragédienne que pour aller à l’Ambigu-Comique où il créa coup sur coup Roule-Ta-Bosse et Le Crime d’un fils.

Engagé à Londres à l’Apollo-Théâtre il chanta en anglais le rôle principal d’une opérette The Three Little Maids qui faisait fureur à l’époque et qui tint 2 ans l’affiche.

Venu au cinéma un des premiers il y débuta comme au théâtre dans le rôle de Neipperg dans Mme Sans-Gène avec Réjane elle-même qui s’essayait à l’écran. Depuis M. Jacques Volnys n’abandonna plus le cinéma dont il est l’un des meilleurs agents.

Cet été il collaborait avec Léonce Perret au film L’Empire du Diamant qui vient d’obtenir en Amérique un succès sans précédent.

A Roma Jacques Volnys a bien voulu se souvenir qu’il était écrivain et avait connu des succès de théâtre qui comme ses Exploits d’un Titi Parisien eurent le bénéfice peu de commun de 400 représentations, Profitant du calme de la Ville Eternelle il a écrit pour Liliane Meyran L’Errante et je me suis laissé dire qu’un autre scenario était déjà en chantier sur sa table de travail.

Pour compléter le cadre de sa troupe exceptionnelle Mme Gemma Bellincioni s’est enfin assuré le concours de M. Eric Oulton, un artiste anglais qui sous le pseudonyme de Romeo Alvarez a déjà créé au cinéma Le Gamin de Paris; Sœur Thérèse; Le prix du Bonheur; L’Anneau maudit; La Lettre fermée, etc. etc.

M. Arthur Bender, artiste applaudi du Gymnase, du Vaudeville du Théâtre de la monnaie de Bruxelles a été également très gracieusement concédé à la Biancagemma Bellincioni-Film par l’Orchidée-Film où il venait de terminer sous la direction de M. Jacques Corles deux superbes bandes Les Canards Sauvages et le Chateau maudit.

Enfin, abandonnant la Chimera-Film de notre excellent confrère M. Jean Carrère, l’artiste italien M. D’Attino est venu tourner sous la direction de M. Volnys.

Tel est l’esquif à équipage italo-français dont Mme Gemma Bellincioni est le pilote décidé et avec lequel elle s’embarque pour l’exploration du film latin. Il n’est pas douteux qu’elle connaîtra des heures de navigation pénible. Mais nous qui savons toute son habileté de manœuvrière, son endurance et sa robuste volonté n’avons aucun doute sur l’issue heureuse de l’entreprise.

Il convient d’ailleurs de le souhaiter pour la cause commune, comme il convient d’être reconnaissants à cette femme exceptionnelle pour sa tentative hardie.

Italiens, Français, Espagnols, Belges, Hellènes, Argentins et Brésiliens et tous ceux innombrables qui relèvent de la culture latine et doivent tout à elle ont l’impérieux devoir de lui prodiguer leurs encouragements et de lui faciliter sa mission généreuse.

Le film latin de la Bellincioni-Film s’impose à nous avec toute la valeur d’un acte de foi nationaliste. La pensée latine repart à la conquête des masses. Qui oserait refuser de s’enrôler sous ses drapeaux?

Jacques Pietrini

La Cinématographie Française, Paris, 5 Février 1921