Parmi les diverses nouveautés qui marquent peu à peu ce qu’on est convenu d’appeler le progrès de la Cinématographie, nous avons eu, avant les films horo-kilométriques, les films «en série» lancés par l’Eclair. Comme tout ce qu’engendre l’esprit novateur des hommes, surtout lorsque ces hommes sont gens de cinéma, la chose n’alla pas sans soulever de vives critiques dans le camp des acheteurs et des loueurs ainsi que chez les exploitants. Puis, à l’essai, le public n’ayant pas fait mauvais accueil à ce genre, on reconnut que la série avait du bon, et les éditeurs firent «de la série».

Que vaut-elle donc pour les spectateurs ordinaires des salles cinématographiques? J’ai consulté nombre de gens amis de la projection et j’ai facilement démêle qu’ils prenaient de l’agrément à retrouver, chaque semaine, sur l’écran, certains personnage de marque, autour duquel gravitent les épisodes romanesques ou dramatiques d’un film. Car il faut au peuple, aux enfants, aux femmes, un «héros» qui concentre de l’amour ou de la haine, et ce héros se doit d’être identique dans ses diverses manifestations scéniques. De même que son costume ne change pas (sauf quand il se déguise), de même sa figure morale, sa nature ne sauraient être modifiées. C’est un type.

Dès qu’il paraît, le public a ce petit frémissement bien connu des gens de théâtre et qui souligne une bonne entrée. Gavroche le salue d’un cri. Nick Carter! Pinkerton! Arsène Lupin ! Raffles! C’est déjà une connaissance. Ce qu’on sait de lui aide à comprendre ce qu’il va faire. On pourrait croire que l’intérêt de l’œuvre va en souffrir. Nullement. Il s’accroîtra, car l’émotion dramatique a besoin de quelque préparation: l’attente est merveilleuse pour la faire naître, sous la réserve qu’elle soit imprécise, vague comme un soupçon.

Les difficultés qu’il trouve sur son chemin, nul n’ignore qu’il saura les vaincre, étant la force ou la ruse. Mais, comment, par quelles ressources de son génie, voila ce que le public ne sait pas et ce qui le charmera jusqu’au dénouement — régulierement favorable à la cause du grand personnage.

Le film en série a donc près du spectateur le succès qui accueille les œuvres déjà familières à sa pensée. A plus forte raison doit-il plaire lorsqu’il traduit les aventures d’un de ces héros déjà popularisés par le roman à livraisons ou le feuilleton, comme ces policiers ou ces voleurs dont la jeunesse raffole depuis quelques années.

Mais je crois que, pour réussir, le film série doit, à l’encontre du feuilleton, former un fout et ne pas se terminer sur un point d’interrogation. La «suite au prochain numéro» serait une erreur en cinématographie. Nos scénarios sont en effet de petites œuvres théâtrales et, comme tels, soumis aux lois du genre. Ils n’existeraient pas sans une certaine composition qui ménage dans un ordre savant, l’exposition de l’intrigue, sa minute «maxima» et son dénouement. Libre à l’éditeur de continuer la série de ces aventures, avec, au centre de l’action, tel personnage prépondérant qui lui convient. Mais il ne peut s’écarter des règles nécessaires au théâtre et chacun de ses films doit présenter dans la série la forme d’une œuvre indépendante.

Sinon, le film de série rentre dans le genre de la grande bande et doit être passé tout entier — et à la suite. C’est ainsi que Nat Pinkerton, Raffles, Nick Carter sont des films de série, car chacun de leurs numéros peut être donné séparément, tandis que Zigomar prend toute sa valeur dans une présentation continue: le dernier tableau étant au sommet de l’intérêt, le dénouement vers lequel tendent toutes les scènes précédentes.

Ces quelques distinctions une fois établies, je crois que ja cinématographie ne doit pas plus abuser des séries que des longues bandes. Le succès fait aux unes comme aux autres ne tiendra que si les éditeurs ne s’y accrochent pas trop, tant il est vrai que les meilleurs programmes sont encore ceux qui offrent au public le plus de variété et le plus de diversité dans l’émotion. La vieille formule dont nos premiers impresarios s’étaient emparés comme d’une devise: «Du rire aux larmes!» n’est pas encore révolue. Transformons là!

Mettons quelque esprit dans le rire, quelque délicatesse dans les larmes et nous aurons encore de beaux succès. Le reste n’est que ‘‘ mode ”, expérience éphémère dont le plus sage — hélas! — est de profiter en passant.

G. Dureau.

Paris, Septembre 1911