Le plus beau film, jusqu’à ce jour, du grand metteur en scène suédois Victor Sjöström, est sans contredit la Charrette Fantôme. Cette œuvre a connu hors de France, et particulièrement en Scandinavie, en Angleterre et en Allemagne, un succès considérable.

Chez nous, la Charrette Fantôme n’a guère plu au public, qui dans bon nombre de cinémas a sifflé. La presse française a cependant fait l’éloge du film et il peut paraître incompréhensible que les spectateurs aient si mal accueilli une œuvre d’une qualité aussi rare.

On a prétendu que le sujet était trop sérieux, trop sinistre même, pour un public cinégraphiquement habitué aux scènes dites de la vie réelle, scènes faussées dans le but de faire un im agréable. Quoi qu’il en soit, le public a été choqué, et quelqu’un a dit pour expliquer les manifestations contre ce film, « que les gens ont eu peur de la mort ».

Ceci est très possible, mais il existe une autre raison: le scénario de la Charrette Fantôme paraissait un peu décousu et les actes de certains de ses personnages étaient presque inexplicables. Le début, particulièrement, manquait de clarté. On a critiqué à l’époque où parut le film le « nébuleux » des œuvres scandinaves et, cependant, pour être juste, il ne fallait mettre en cause ni l’auteur du roman adapté, Selma Lagerlöf, ni Victor Sjöström. Nous n’avons pas vu le film tel qu’il est, mais un film dont l’éditeur français avait coupé le quart. Voilà qui jette sur l’affaire un jour nouveau,

La femme principale du film, sœur Édith, est un soldat dé l’armée du Salut, une salutiste. De nombreuses scènes traitent de son activité dans cet ordre. L’armée du Salut exerce en Suède une action importante et se mêle à la vie sociale. L’éditeur français a coupé des scènes qui se passaient dans la salle de réunion de l’armée et où les salutistes essayaient de sauver de pauvres âmes impies. Une autre scène qui a disparu montrait les propagandistes dans un bar où ils poursuivaient courageusement leur travail de conversion. Dans presque toutes ces scènes coupées, on voyait sœur Édith s’entretenir avec David Holm (rôle principal) et on nous laissait entrevoir que la salutiste aimait cet homme de débauche et de péché d’un amour très pur et sublime. Dans l’édition française, il est impossible de deviner exactement pourquoi Édith veut voir David Holm avant de mourir. On ne peut savoir qu’en réalité Édith s’est occupée de la famille du débauché et ceci dans les conditions suivantes pendant que David Holm purge une condamnation en prison, sa femme, lasse de souffrir et d’être battue, quitte la maison avec ses enfants. Le mari, une fois libéré et revenant animé de bonnes intentions, éprouve de la rancune et de la haine contre sa femme. Mais il la cherche en vain pour se venger.

Elle a réussi à rétablir une vie normale et gagne suffisamment pour elle et pour ses enfants, dans une usine. Elle a fait la connaissance de sœur Édith; celle-ci l’aide sans savoir qui elle est, mais la vérité lui apparaît et elle persuade à là femme que son devoir est de retourner auprès de son mari. Elle obéit, et ce dernier, malgré tous les efforts d’Edith, arrive bientôt à détruire tout le bien-être revenu et sa femme devient presque folle de chagrin. Sœur Édith en conçoit une vive déception. Ainsi, tous ses efforts n’ont abouti qu’à repousser la pauvre Mme Holm et ses enfants dans la misère! Son âme est en proie aux remords, aussi désire-t-elle à son lit de mort revoir encore l’incorrigible pécheur qu’est David Holm, pour tenter une dernière fois de le ramener au bien. Après tout cet exposé, venait la première scène de l’édition française.

Le public aurait certainement mieux compris la suite s’il avait connu ce que nous venons d’exposer. Si des questions commerciales obligèrent l’éditeur à réduire le métrage, peut-être aurait-on dû, par un sous-titre bien condensé, exposer la trame du film Il valait mieux infliger au public un ou deux sous-titres supplémentaires plutôt que de rendre un film — un chef-d’œuvre — incompréhensible et l’exposer à être sifflé.

On se plaint que l’Atlantide ait été « massacrée » en Amérique; commençons par donner l’exemple et ne « massacrons » pas en France les œuvres venant de l’étranger.

Ture Dahlin

31 Août 1922

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